Ta liberté de penser : ton territoire
Parce que ton système nerveux ne se sent en sécurité que libre
Depuis enfant, je me suis toujours sentie différente.
Pas différente dans le sens dont on aime se raconter qu'on est unique. Plutôt différente dans le sens où je n'ai jamais pensé comme les autres, jamais suivi le même fil, jamais eu les mêmes préoccupations.
À 7 ans, j'ai été renvoyée des cours de préparation à la petite communion parce que je posais trop de questions au curé. En mon fort intérieur je trouvais ses réponses incohérentes. La religion n'était même pas un sujet dans ma famille. Faire sa communion, c'était juste rester dans les cases. Mais les cases et moi, ça n'a jamais vraiment fonctionné.
Les vêtements de marque, la mode, suivre ce que tout le monde suivait... je m'en fichais. Je n'étais pas en mode rébellion, ça ne m'intéressait tout simplement pas.
Et puis il y a toujours eu cette chose que je ne supporte pas et que je ne supporte toujours pas : qu'on me dise comment je devrais penser ou ce que je devrais ressentir : "Tu ne devrais pas dire ça." "Tu ne devrais pas voir ça comme ça." “Tu devrais voir ça comme une expérience” … Ce sont des jeux de pouvoir* que j'exècre.
J'ai parfois étouffé tout ça pour rentrer dans les cases, pour ne pas me sentir plus rejetée que je ne l'étais déjà. Mais ça ne m'a jamais vraiment réussi.
Je me demandais pourquoi je n'étais pas comme tout le monde et je me suis toujours sentie très seule. C'est seulement ces dernières années que j'ai commencé un chemin de retour vers moi pour me comprendre. Ce n'est pas une révélation qui est arrivée d'un coup. C'est quelque chose qui s'est construit lentement, au fil de mon parcours en mentorat sur les psychotraumatismes et les violences sexuelles, au fil des séances de Méthode 4F© qui m'ont permis de désensibiliser énormément de choses. Et puis un jour, une fois que suffisamment de couches avaient été levées, une question a émergé : pourquoi est-ce que je me sens si en décalage avec les autres, alors que ça n'interfère pas du tout dans mon travail avec mes clientes et clients ?
Je me disais que c'était ma faute. Qu'il devait y avoir un énième problème à résoudre, une énième blessure à guérir, une énième chose à libérer... Un jour je suis tombée sur une vidéo. J'ai commencé mes propres recherches, d'articles psychologiques en articles psychologiques, de vidéos en vidéos.
Aujourd'hui je comprends mieux pourquoi je suis qui je suis et je te le partage car ça pourrait t’aider aussi.
Si tu détestes qu'on te dise quoi faire, ou pire, quoi penser, on t'a probablement traité·e toute ta vie de têtu·e, de difficile, d'arrogant·e. Mais ce rejet intense du contrôle n'est pas un défaut de ta personnalité. Tu n'as pas un problème psychologique. C'est le signe d'un mode de fonctionnement cognitif rare : un fort besoin d'autonomie.
Tu ne détestes pas les conseils. Tu détestes qu'on te dicte ta réalité.
Et ça commence par quelque chose que les scientifiques du comportement appellent la réactance psychologique*.
Quand quelqu'un t'ordonne de faire quelque chose que tu avais déjà prévu de faire, tu en perds immédiatement l'envie car ton cerveau perçoit ta liberté comme un territoire. Un ordre non sollicité, surtout sur un ton désagréable, est vécu comme une intrusion menaçante. Ton refus d'obéir n'est pas de la paresse. C'est un mécanisme de défense biologique. Tu es câblé·e pour restaurer ta liberté en faisant exactement l'inverse. Tu n'es pas mesquin·e. Tu protèges ton agentivité, ta capacité à être l'auteur·e de tes propres actions.
Mais ce n'est pas l'autorité en général qui te pose problème. C'est l'autorité incompétente. Voir l’incompétence tout court.
C'est ce qu'on appelle le filtre de compétence. Tu es tout à fait capable de suivre quelqu'un, mais seulement si cette personne a prouvé sa logique et sa compétence. Là où la plupart obéissent aveuglément aux titres (managers, parents, enseignants, politiciens...), toi tu observes la personne derrière le titre avec une parfaite neutralité et tu récoltes les faits. Si l'ordre manque de logique, ton cerveau enclenche le frein d'urgence. Tu ne suis pas aveuglément. Tu consens consciemment, ou pas du tout.
Ça explique pourquoi tu détestes les “mauvais” ordres mais ça n'explique pas cette rage plus profonde que tu ressens quand quelqu'un essaie de te formater. Quand ce n'est plus ce qu'on te demande de faire, mais ce qu'on te demande de penser.
C'est là qu'entre en jeu la souveraineté cognitive.
En psychologie sociale, il existe un état dit agentique, où les individus cessent de penser par eux-mêmes et abandonnent leur conscience au groupe. Toi, tu es immunisé·e contre ça. Quand un chef, un partenaire, un mouvement, un courant de pensée... te dit quoi croire au lieu de pourquoi le croire, tu te sens attaqué·e. Tu ne veux pas de script. Tu veux les données brutes pour former ta propre conclusion. Tu fais partie de celles et ceux qui résistent aux dérives sectaires. Tu es le mécanisme de sécurité qui empêche le groupe de foncer dans le vide simplement parce que tout le monde est d'accord.
Mais cette indépendance a un coût : l'isolement. Parce que tu refuses de jouer aux jeux sociaux ou de te soumettre à la pensée de groupe, tu te retrouves souvent seul·e socialement et il est fort possible que tu aies une activité professionnelle indépendante.
Ce qui nous amène à quelque chose de fondamental : ce qui te motive.
La recherche en théorie de l'autodétermination* montre que la plupart des gens répondent aux récompenses extrinsèques, l'argent, le statut, les éloges. Toi, tu es motivé·e par l'autonomie. Tu peux travailler dix-huit heures par jour gratuitement sur ton propre projet et te retrouver incapable de travailler huit heures pour quelqu'un qui te microgère, même bien payé·e. Ton moteur ce n'est pas l'argent. C'est la propriété de ce que tu fais.
Et puis il y a le trait le plus mal compris de tous.
Tu te demandes peut-être pourquoi ça fait encore mal quand on te traite d'arrogant·e, si tu es tellement indépendant·e. C'est parce que tu n'es pas arrogant·e. Tu es dominé·e par l'intégrité. Quand tu résistes à un ordre ou refuses une opinion populaire, ce n'est pas parce que tu te crois supérieur·e. C'est parce que te conformer à quelque chose en quoi tu ne crois pas te donne l'impression de mentir. Ton système nerveux rejette la dissonance. Tu ne peux physiquement pas feindre l'enthousiasme.
La société tente d'éradiquer ce trait par la honte. Elle veut un rouage dans la machine. Mais l'histoire n'a pas été façonnée par ceux qui faisaient ce qu'on leur disait de faire et pensaient ce qu'on leur disait de penser. Elle a été façonnée par ceux qui ont demandé : pourquoi ?
Ta résistance est un mécanisme de protection évolutif. Tu n'es pas cassé·e, tu ne peux pas être dompté·e. Tu n'étais pas destiné·e à l'être. Tu étais destiné·e à vivre en autonomie dans ton mode de fonctionnement.
Ce texte, je l'ai écrit parce que je sais ce que c'est de se sentir différente sans pouvoir mettre cette différence en mots. De passer sa vie à croire que l'on a / que l’on est un problème à force de se l'entendre dire, à se demander quel sera le prochain à résoudre, la prochaine guérison à effectuer, la prochaine partie de soi à corriger, voire à amputer.
Mais il n'y a rien à amputer.
Il y a juste un mode de fonctionnement différent. Un mode de fonctionnement qui dérange, qui met les autres face à leur propre docilité, leur conformisme, leur suivisme, leur besoin de reconnaissance légitime mais qui peut parfois pousser à se trahir soi-même, leur peur de déplaire, leur peur du jugement... et qui pour ça sera toujours un peu inconfortable à porter. Inconfortable à porter pour toi. Inconfortable à regarder pour eux.
Mais différent ne veut pas dire cassé·e.
Alors, la prochaine fois que quelqu'un te traite de difficile, de réac parce que tu ne suis pas aveuglément un ordre, un enseignement, une idée,...
Ne t'excuse pas d'être toi.
* Les jeux de pouvoir sont documentés en psychologie sociale notamment par Kurt Lewin (dynamiques interpersonnelles, années 1940), Michel Foucault (pouvoir et discours sociaux, 1975) et en analyse transactionnelle par Eric Berne (jeux psychologiques, 1964).
* Réactance psychologique — concept théorisé par le psychologue américain Jack W. Brehm dans A Theory of Psychological Reactance (1966). Défini comme l'état motivationnel d'un individu qui perçoit une restriction de sa liberté et qui est poussé à la restaurer. Documenté en français notamment par l'Association française pour l'information scientifique (AFIS) et sur Wikipédia FR.
* Théorie de l'autodétermination (TAD) — Edward L. Deci et Richard Ryan, psychologues américains. Formalisée dans Intrinsic Motivation and Self-Determination in Human Behavior (1985), puis dans Self-Determination Theory: Basic Psychological Needs in Motivation, Development and Wellness (2017).