Faire des suppositions est un poison
Ce que votre cerveau invente sans vous le dire — et comment l'en empêcher
Imaginez que vous portez des lunettes en permanence. Des lunettes teintées par vos expériences passées, rayées par vos blessures, déformées par vos croyances et vos peurs. Maintenant imaginez que vous avez complètement oublié que vous les portez. Vous croyez voir la réalité. Vous voyez votre VERSION de la réalité. C'est exactement ce qui se passe chaque fois que vous faites une supposition.
Nous supposons tous. Constamment. Et c'est là que réside le danger.
Qu'est-ce qu'une supposition et pourquoi notre cerveau en fabrique-t-il autant ?
Le cerveau humain est une machine à prédire. Il déteste le vide, l'inconnu, l'incertitude. Face à une information incomplète — c'est-à-dire presque toujours — il la comble. Parfois automatiquement, sans même que nous nous en rendions compte. Mais parfois aussi de façon tout à fait consciente — par confort, par flemme de vérifier, par gain de temps. Ce sont des explications. Jamais des excuses.
Le problème est que pour combler ce vide, le cerveau n'utilise pas la réalité de l'autre. Il utilise vos peurs, vos blessures, vos croyances passées, vos expériences. Ce sont vos lunettes qui filtrent tout ce que vous percevez.
Une supposition c'est une observation incomplète à laquelle on colle une interprétation présentée comme une certitude, une vérité universelle. On ne dit pas "j'interprète". On dit "c'est évident". On ne dit pas "je suppose". On dit "je sais".
Et c'est là que tout dérape.
Ces phrases vous disent quelque chose ?
“Je ne t'imaginais pas comme ça.” “Je t'avais mal jugée.” “Tu n'es pas du tout ce que je croyais.” “Je n'aurais jamais cru que tu étais aussi sympa.“ “Tu m'as vraiment surprise.” “Ah bon, c'est toi qui as fait ça ?” “J'aurais jamais cru ça de toi, Je pensais te connaître” “Tu m'as bluffé, je ne t'attendais pas là” …
Nous les avons toutes dites, pensées ou entendues un jour. Elles semblent anodines. Elles sont en réalité des aveux. Elles disent toutes la même chose fondamentalement : j'avais remplacé ta réalité par mon invention. Je regardais mes lunettes. Pas toi.
Qu'elles expriment une déception ou une agréable surprise — peu importe — dans les deux cas on n'avait pas vu la personne réelle. On avait vu la projection qu'on avait construite sur elle.
Et maintenant regardons comment ce mécanisme empoisonne concrètement chaque domaine de nos vies.
Le poison dans nos relations amicales et amoureuses
Votre ami ne répond pas à votre message depuis trois heures. La machine à suppositions s'emballe immédiatement. Il m'ignore. Je l'ai blessé. Je ne compte pas pour lui.
Vous arrivez à la conversation suivante déjà blessée, déjà fermée, déjà sur la défensive. Pour rien. Parce qu'il conduisait. Parce qu'il dormait. Parce que son téléphone était en silencieux.
Et pourtant — sans le dire, sans même en être consciente — vous lui parlez différemment. Votre ton est plus sec. Vous répondez par monosyllabes. Et s'il tarde à répondre à une question, vous le vivez comme une confirmation de ce que vous aviez supposé : "Je le savais, je ne compte pas pour lui." S'il semble distrait, vous interprétez : "Il s'en fout de moi." Chaque petit signe devient une preuve de plus. Une preuve de quelque chose qui n'existe pas.
Vous ne lui parlez pas. Vous parlez à la version de lui que vous avez construite pendant ces trois heures de silence. Et lui ne comprend pas ce qui se passe. Parce que lui, il n'a rien fait.
Dans les relations amoureuses, le mécanisme est encore plus actif parce que les enjeux émotionnels sont plus élevés. Votre partenaire rentre le soir et ne parle pas. Supposition immédiate : il ne m'aime plus. Notre relation s'essouffle. Je l'ennuie. Alors qu'il a simplement besoin de silence pour décompresser après sa journée. Un besoin sur lui. Pas contre vous.
Ces suppositions non vérifiées créent des disputes, des distances, des ruptures. Sur des fantômes.
Le poison dans la famille
La famille est peut-être le terrain le plus fertile pour les suppositions. Parce que nous croyons connaître les membres de notre famille mieux que quiconque. Et l’on croit que cette certitude nous dispense de vérifier.
"Je sais ce qu'il pense." "Je connais ma mère, elle va encore..." "Avec lui c'est toujours pareil." Ces phrases ferment la porte avant même que la conversation commence. On répond au personnage qu'on a fabriqué au fil des années. Pas à la personne vivante et changeante qui est là aujourd'hui.
Des générations entières de non-dits, de malentendus, de rancœurs familiales reposent sur des suppositions jamais vérifiées.
Le poison dans le milieu professionnel
Votre collègue passe le lundi matin sans vous dire bonjour. Supposition immédiate : il est fâché contre moi. J'ai dû faire quelque chose de mal vendredi. Vous passez la journée à analyser, à vous éviter, à vous justifier intérieurement. Pendant qu'il gérait une mauvaise nouvelle familiale dont vous ne saviez rien.
Dans les équipes, les suppositions créent des clans, des méfiances, des conflits. Elles circulent sous forme de "j'ai entendu dire que", de "il paraît que", de "tout le monde sait que". Elles façonnent des réputations entières. Elles influencent des décisions d'embauche, de promotion, de collaboration. Sur la base de rien de vérifié.
Et dans les jeux de pouvoir professionnels, les suppositions deviennent des armes. On suppose les intentions de l'autre. On suppose ses motivations. On agit en conséquence. Et la réalité n'a jamais eu voix au chapitre.
Le poison chez certains professionnels
Commençons par expliquer ce qu'on appelle ici la position haute et la position basse. Ce ne sont pas des jugements de valeur. Ce sont simplement des descriptifs de rôle. Dans une relation d'accompagnement — entre un médecin et son patient, entre un formateur et son apprenant, un thérapeute et son patient, un coach et son client — l'un détient un savoir reconnu, une légitimité institutionnelle, une autorité dans le cadre donné. C'est la position haute. L'autre vient se faire soigner, apprendre, se faire aider, évoluer. C'est la position basse. Les deux sont nécessaires. Aucune n'est supérieure à l'autre en tant que personne.
Mais voilà où la supposition devient particulièrement dangereuse dans ce contexte.
Premier exemple. Un client arrive chez un coach avec un objectif clair et précis : développer ses compétences en prise de parole en public pour décrocher des conférences. Dès les premières séances, le coach — fort de son expérience — commence à glisser des phrases. "Je ne te vois pas vraiment dans ce milieu." "Tu te vois faire ça dans dix ans ?" "Je pense que tu as autre chose à offrir." Des phrases dites avec bienveillance. Pour aider. Mais basées sur quoi exactement ? Sur une supposition. Sur une projection. Pas sur la réalité du client.
Le client ne se sent pas entendu. Il vit un malaise croissant qu'il n'arrive pas à formuler — parce que contredire quelqu'un en position haute coûte, et parce qu'on doute de soi avant de douter de l'expert. Il commence même à questionner son propre projet. Alors que son projet était juste. C'est l'accompagnement qui était à côté.
C'est ici que la distinction entre intention et impact prend tout son sens. Le coach voulait aider. Sincèrement. Mais l'impact sur le client était tout autre. L'intention ne suffit pas. Ce qui compte c'est ce que l'autre reçoit.
Deuxième exemple — celui qui illustre à quel point une supposition en position haute peut blesser profondément. Une formatrice, apprenant qu'une personne fait ses accompagnements en ligne plutôt que dans un local physique, demande : "Tu n'aurais pas un problème avec ton image ?"
Une question. Une seule. Posée sans vérification préalable. Sans connaître la situation réelle.
La réalité de cette personne ? Un choix purement financier. L'envie réelle d'avoir un jour les moyens de déménager pour disposer d'un espace dédié au présentiel. Une recherche active de local dans un centre pluridisciplinaire — abandonnée faute de moyens. Et trois ans de pratique de théâtre d'improvisation derrière elle. Parce que quelqu'un qui a un problème avec son image monte rarement sur scène pour improviser devant un public.
Mais la formatrice ne savait pas tout ça. Elle n'avait pas demandé. Elle avait supposé.
Et cette supposition posée depuis une position haute a créé quelque chose de particulièrement insidieux que l'on appelle l'immunité aux feedbacks — c'est-à-dire que le déséquilibre de légitimité entre le professionnel et la personne accompagnée fait que cette dernière n'ose pas dire ce qu'elle pense, ressent ou vit réellement, que ce soit conscient ou non de la part du professionnel. On ne se défend pas facilement face à quelqu'un dont on reconnaît l'autorité. On doute. On intériorise. On se demande si finalement on n'aurait pas effectivement un problème avec son image.
C'est ça le vrai danger. Pas juste une question maladroite. Une supposition qui s'installe dans la tête de quelqu'un et qui commence à y faire des dégâts — silencieusement.
Supposer — c'est sortir sa propre carte et la poser sur la table comme si c'était celle de l'autre. C'est l'erreur fondamentale. Et elle a un coût réel sur de vraies personnes.
Quelque soit la profession, un accompagnement sain se construit sur la réalité de la personne accompagnée — pas sur la carte que l'accompagnant a déjà dessinée dans sa tête.
En coaching il existe une règle fondamentale que j'ai apprise dès le début de ma formation : je garde ma carte du monde dans ma poche. Je travaille avec la carte du monde de la personne que j'accompagne. Mes croyances, mes expériences, mes projections n'ont pas leur place dans l'accompagnement. Ce n'est pas moi que j'accompagne. C'est la personne que j’ai en face de moi.
Le poison dans les commérages et les réputations
Vous connaissez le jeu du téléphone arabe ? Une personne dit une phrase à voix basse à son voisin, qui la transmet au suivant, et ainsi de suite. La dernière personne répète ce qu'elle a entendu à voix haute. Et tout le monde éclate de rire — parce que la phrase finale n'a plus rien à voir avec la phrase de départ. Ce qui était "J’ai été à la fête du village samedi" est devenu "C’est l’été, on fait la fête et on rit".
Ce jeu fait rire. Mais c'est exactement ce qui se passe dans la vie réelle avec les commérages. Et là personne ne rit.
"Paul est rentré tard trois soirs de suite." Premier relais suppose : "Il trompe sûrement sa femme." Deuxième relais transmet : "Paul trompe sa femme." Troisième relais affirme : "Oui, je suis au courant pour Paul."
En 72 heures, une observation neutre est devenue un fait social établi. Une réputation détruite sur une supposition. Paul ne saura peut-être jamais pourquoi certaines personnes le regardent différemment.
Ce qui est vertigineux dans cette chaîne c'est que chaque maillon se croit honnête. Le colporteur ne ment pas consciemment. Il transmet ce qu'il croit vrai. Mais l'absence de mensonge délibéré n'absout pas de la responsabilité. Transmettre une information non vérifiée sur quelqu'un c'est déjà lui faire du mal. Le résultat est dévastateur — quelle que soit l'intention.
Le poison sur les réseaux sociaux
Les réseaux sociaux sont des machines à suppositions industrielles. On voit une photo, une story, un post — et on construit toute une réalité sur ces quelques pixels.
"Elle a l'air heureux, sa vie est parfaite." Supposition. "Il ne m'a pas répondu à mon commentaire, je l'agace." Supposition. "Elle a posté ça pour me provoquer." Supposition.
Et dans l'autre sens — on ne poste pas une photo sans anticiper comment elle va être interprétée. On se censure, on se met en scène, on gère les suppositions des autres avant même qu'elles arrivent.
Les réseaux sociaux nous ont enfermés dans un monde où l'on réagit en permanence non pas à la réalité des gens mais à l'histoire qu'on se raconte sur leurs publications. C'est un théâtre de suppositions à grande échelle. Avec de vraies conséquences sur de vraies personnes.
La supposition est toujours un poison — parfois foudroyant
On pourrait croire que certaines suppositions sont anodines. Que cela n'a pas d'importance si on en fait une petite de temps en temps.
Mais voilà le vrai problème. La supposition est un mécanisme. Et un mécanisme s'entraîne, se renforce, se consolide à chaque utilisation. Chaque petite supposition non vérifiée est une répétition de l'habitude. Elle dit au cerveau : “C'est ainsi qu'on fonctionne ici. On comble. On n'interroge pas !”
C'est comme une mauvaise habitude. On ne la garde pas parce qu'elle est utile. On la garde parce qu'elle est automatique. Et quand on ose le dire, la réponse fuse souvent : "Tout le monde le fait." Oui. Et alors ? Tout le monde a déjà conduit en étant fatigué. Ça n'en fait pas une bonne idée. Ce n'est pas parce qu'un comportement est répandu qu'il est sans danger — c'est juste la preuve qu'il est bien ancré.
Et l'automatisme ne se défait qu'avec de la conscience, de l'entraînement — et surtout la responsabilité de ce qu'on dit et de la façon dont on communique.
Parce qu'au bout du compte — ce qu'on transmet sur quelqu'un sans vérifier, ce qu'on croit savoir sans demander, ce qu'on fait comme si c'était vrai sans en être certain — c'est notre responsabilité. Pas celle de notre cerveau automatique.
Comment arrêter de supposer — les outils concrets
La première étape est la plus simple et la plus difficile à la fois : réaliser qu'on porte des lunettes.
Pas enlever les lunettes — c'est impossible. Nous en avons tous. Mais savoir qu'on les porte. Se poser la question avant d'agir sur une supposition : "Est-ce que ce que je vois là c'est la réalité — ou le reflet de mes lunettes ?"
La deuxième étape c'est apprendre à distinguer l'observation de l'interprétation. Ce sont deux choses radicalement différentes que nous confondons en permanence.
"Tu ne m'as pas répondu pendant trois heures" — c'est une observation. Un fait pur. Incontestable.
"Tu m'ignores" — c'est une interprétation. Une supposition déguisée en fait.
L'exercice concret : avant d'agir sur ce que vous croyez savoir, posez-vous la question. "Est-ce que j'observe — ou est-ce que j'interprète ?"
La troisième étape c'est vérifier. Toujours. Avant d'agir sur une supposition.
Pas accuser. Pas affirmer. Demander.
"Quand tu n'as pas répondu, j'ai imaginé que j'avais dit quelque chose qui t'avait blessé. C'est le cas ?"
Cette simple phrase fait trois choses simultanément. Elle expose votre supposition sans la projeter sur l'autre. Elle ouvre un espace de dialogue. Et elle dit à l'autre : je préfère la vérité à mes fantasmes.
La quatrième étape c'est accueillir l'inconfort du "je ne sais pas". La supposition existe parce que le cerveau déteste le vide. Apprendre à tolérer le "je ne sais pas encore" — sans le combler immédiatement — c'est l'un des entraînements les plus puissants qui soit.
"Je ne sais pas pourquoi il n'a pas répondu. Je vais lui demander." C'est une phrase courte. Elle demande de la responsabilité. Et elle change tout.
La cinquième étape — la plus profonde — c'est comprendre que vos suppositions parlent de vous. Ce que vous projetez sur l'autre révèle vos peurs, vos blessures, vos croyances. C'est une information précieuse sur vous-même. Pas sur l'autre.
Quand vous surprenez votre cerveau en train de supposer, posez-vous deux questions. D'abord : "Qu'est-ce que cette supposition dit de moi ?" La réponse est souvent éclairante. Et ensuite, toujours : "Comment je vérifie ?"
Les deux ensemble. Pas l'une sans l'autre.
Conclusion — Voir l'autre vraiment
Faire moins de suppositions ce n'est pas juste un outil de communication. Ce n'est pas juste une technique pour éviter les conflits.
C'est prendre conscience de ce qui se joue réellement dans chaque échange. Et prendre la responsabilité de la façon dont on communique — parce que nos mots, nos interprétations, nos transmissions ont un impact réel sur de vraies personnes.
C'est accepter que nos lunettes déforment. Que nous ne voyons jamais l'autre complètement. Que la personne en face de nous est toujours plus vaste, plus complexe, plus surprenante que l'image que nous en avons construite.
"Je ne t'imaginais pas comme ça." Cette phrase — dite avec étonnement, avec déception, avec une surprise agréable — dit toujours la même chose fondamentalement : “J'avais remplacé ta réalité par ce que je me raconte dans ma tête”.
Vérifier ses suppositions c'est choisir de regarder la personne réelle plutôt que le personnage qu'on a créé à sa place.
C'est peut-être ça — voir l'autre vraiment — le plus grand des respects et le premier pas vers une communication qui ne soit pas seulement efficace mais honnête, consciente et responsable.